03 mai 2008
Un bras de fer dans une perm' de velours
Parfois, je m'énerve. Hé oui, je ne peux pas être une pionne de folie sereine tout le temps. Et quand je m'énerve, ça rigole pas. Mais alors pas du tout.
L'autre jour, j'ai piqué ma colère en perm', j'ai sacrément fait flipper les 6e Déchaînés.
Une prof était absente et donc on se coltinait ses 6e en perm' pendant une heure. Etant donné qu'il s'agissait d'une heure de perm' déjà habituellement chargée et que 60 gamins dans une salle c'est trop dangereux pour notre équilibre psy, je me suis dévouée pour emmener les 6e dans une salle de cours, afin de décharger la perm' et d'avoir les Déchaînés bien à l'oeil.
J'installe les 6e un par table, nan un par table j'ai dit, tu te mets pas à côté de ton copain, c'est pas la peine de décaler ta chaise de vingt centimètres vers la gauche, un par table j'ai dit. Le 6e est naturellement récalcitrant, vous noterez. Surtout Chiki, qui refusait obstinément de changer de place et avait tellement décalé sa chaise qu'elle ne touchait même plus la table, au milieu de la rangée qu'il s'était mis Chiki.
- Mais madaaaaame...
- Tu remets cette fichue chaise à sa place et tu changes de place.
- Maaaais...
- C'est pas une suggestion, c'est un ordre.
- Maaaaais...
La moutarde m'est quelque peu montée au nez. Pas question de laisser Chiki à proximité de qui que ce soit, il va me pourrir ma toute belle perm', je le sais. Et puis j'étais un peu de mauvaise humeur, voilà.
Alors j'ai fait comme dans les films, je me suis levée d'un coup, j'ai ôté ma veste comme une furie, comme quand on s'apprête à sa battre et en trois enjambées, j'étais au niveau de Chiki.
Il a failli mourir de peur. Le temps que j'arrive à lui, il avait rangé la chaise et changé de place. Un peu de sueur perlait à son front. Le silence régnait dans la salle.
- Bien. Je vous préviens, vous vous occupez et je ne veux rien entendre. Sinon...
Je leur ai pas fait le coup de la mouche qu'on doit pas entendre voler parce que vous savez ce que ça donne, aussitôt, une trentaine de gamins-mouches se met à faire bzzz et niveau autorité c'est pas très crédible.
Je me rassois en lançant des regards menaçants aux 6e.
- Bon, ben vous allez pas me regarder pendant une heure. Vous sortez vos affaires et vous faites vos devoirs.
- Madaaaaame, on n'a pas de sac !
- Comment ça vous n'avez pas de sac ? Oukilé ton sac ?
- On a laissé nos sacs dans les casiers !
- QUOI ?
- Ben on s'est dit qu'on avait perm' alors on a mis les sacs dans les casiers...
- C'est une blague ?
- Mais madame si vous voulez on peut descendre les chercher hein...
- A 30 dans les escaliers ? Mais VOUS ETES MALADES ?
J'étais carrément hors de moi. Comment ça ils osent se présenter dans ma perm' sans sac ? La perm' serait donc devenue une garderie ? En un instant, mon côté schizo a pris le dessus sur toute forme de raison.
- Mais je rêve ! Mais vous comptiez faire quoi pendant une heure ? Vous comptiez sur moi pour faire de l'animation c'est ça ? Hein ? Hein ? HEIIIIN ? Vous êtes des bébés ! Vous êtes... Raaaaah vous m'énervez !
Rien que d'y repenser, je m'énerve. Calmons-nous.
Alors que faire ? Dans la perm', j'ai tout un tas de trucs pour occuper les affreux, des livres, des journaux, des mots-croisés, même des coloriages. Mais dans une salle de cours anonyme, rien de rien. Heureusement, seuls cinq gamins étaient venus sans sac, les autres, ils étaient venus avec sac et cerveau. Si j'avais été une pionne de folie, j'aurais inventé un truc, je me serais démerdée pour leur trouver une occupation à ces cinq-là, on se débrouille toujours quand on veut vraiment. Mais là, rappelons-le, j'étais passablement de mauvaise humeur. Alors j'ai agi comme un tyran.
- Puisque vous n'êtes qu'une bande d'infâmes, vous allez passer l'heure à regarder devant vous, à vous ennuyer comme des rats morts. Le temps va vous sembler long, très loooong, vous allez voir, ça va être horrible. Et la prochaine fois, je suis sûre que vous aurez vos sacs.
Les 6e ont avalé leur salive, ça a fait glups. Certains ont mis leur tête sur la table et ont entamé une petite sieste. D'autres ont tenté une communication avec un voisin lointain, connection que j'ai aussitôt interceptée et faite avorter. D'autres encore ont réussi à taxer un bout de papier et un crayon pour faire un dessin. D'autres ont regardé les mouches voler.
Mais Chiki n'avait pas dit son dernier mot. Celui qui s'était procuré une feuille et un stylo, c'était lui. Il s'est mis à gribouiller sa feuille en faisant plein plein de bruit, vous savez, ce bruit agaçant que fait le stylo qui caresse la table, grrr grrr brrr. De temps en temps, il me regardait avec un petit sourire en accélérant son gribouillage. Oui, vous l'avez compris, Chiki me cherchait. Je ne sais pas comment j'ai fait, mais j'ai tenu bon, je l'ai royalement ignoré. Même lorsque le gribouillage s'est intensifié, que le stylo a traversé la feuille, que les autres 6e ont commencé à râler.
De guerre lasse, Chiki a fini par cesser son bordel.
Heureusement, parce que si ça avait duré une minute de plus, je l'aurais jeté par la fenêtre.
Chiki était déçu. Il lui fallait absolument se faire remarquer. Il n'existe que lorsqu'on l'engueule, Chiki. Mais heureusement il est rigolo.
- Madame c'est quoi ça ?
Il me montrait la feuille de présence que j'avais fait circuler au début de l'heure.
- Une feuille de présence. (soupir) Tu fais comme tout le monde, tu notes ton nom, ton prénom, ta classe...
- Et mon adresse aussi ?
- Oui et pis ton numéro de téléphone hein.
Et bien il l'a fait.
Qui pour une blague téléphonique ?
