01 février 2008
Péripéties de cantoche
Y'a eu de l'action aujourd'hui à la cantine. Avec ma collègue du lycée, on faisait tranquillou passer les élèves, tu passes, tu passes, tu passes pas, comme dans le sketch de je-sais-plus-qui, eh mais pourquoi ça s'arrête toujours sur moi, c'est la loi de Murphy mon pauvre ami. En même temps on discutait, je lui racontais mes déboires avec Nouvelle Recrue, on rigolait, il pleuvait même pas, pas de CPE ni de proviseur foufou à l'horizon, des élèves pas trop affamés, deux pour faire le boulot d'un, sympatoche quoi.
Et puis y'en a, ils peuvent pas s'empêcher de gâcher ces doux moments de dur labeur.
- Madame ! Y'a une fille elle est tombée dans les pommes dans la file !
La file, c'est l'antichambre de la cantine, un couloir bien étroit, des barrières partout comme dans les files des manèges, histoire que les élèves fassent une vraie file puisqu'à deux tu passes pas, d'ailleurs y'en a à un ils passent pas, et donc pour accéder à la gamine dans les vap', autant vous dire que c'était la bonne galère. On s'est regardées avec la collègue, on a estimé à vue d'oeil nos gabarits pour voir laquelle de nous deux irait à la mine, paf c'est tombé sur moi, la poisse. Tous les gamins se sont collés contre le mur en rentrant le ventre, presque j'étais vexée, non mais oh dites aussi que j'suis grosse, et hop pas chassés sur le côté, écrasement d'Eluise contre la barrière, absorbtion d'odeurs corporelles, ohé les garçons les mains c'est dans les poches, ayé j'accède à la gosse. Et là j'me dis que je suis sacrément conne de pas avoir été chercher l'infirmière avant. Parce que là franchement je sers à rien.
- Ca va ?
- Nan.
Demi-tour, re-écrasement contre la barrière, rigolades d'ados, bon ça va hein, ouf enfin dehors, de l'air. Je cours à l'infirmerie, oui oui, je cours pour de vrai, mais cette fois j'ai pas mis mes belles bottes j'suis maline, mais ma frange menace quand même de friser si je continue comme ça, hop j'ramène l'infirmière. Sauf que l'infirmière elle passe pas dans la file, et surtout elle a pas envie de se faire toute plate et de se glisser entre une barrière et une foule d'ados, va savoir pourquoi. Y'en a, j'vous jure. Là-dedans on a une gamine en péril merde alors. Les élèves nous rappellent l'urgence de la situation :
- Madame ! La fille elle a vomi !
Putaaaain, manquait plus que ça. Les filles se mettent à piailler, à agiter leurs mains, à se boucher le nez, ahh au secours c'est dégueulasse, je veux sortir, ça pue ! Les garçons font les malins, c'est bon c'est que du vomi, ah putain j'ai marché dedans, ah j'veux sortir, au secours. L'émeute. L'infirmière prend peur, la gosse baigne dans son vomi. Eluise à la rescousse.
- Bon alors ceux qui sont devant avancent, ceux qui sont derrière reculent et ceux qui sont au mileu... Ben vous passez en-dessous des barrières.
Evidemment personne n'avance, personne ne recule, ils sont trop contents d'avoir le droit de passer les barrières. D'un
coup, ça pue plus du tout, c'est l'allégresse générale, chouette. Et hop ils sautent tous par-dessus les barrières, hop hop, dans mon cerveau ça fuse, je visualise déjà des blessés, des morts, la garde à vue, mon procès.
- En-dessous ! J'ai dit en-dessous des barrières ! En-dessous ! Noooon ! Et faites gaffe à pas marcher dans le vomi ni sur la fille !
Ah ça, ils avaient oublié, et ils ont presque tous sauté dans le vomi, qui du coup s'est largement étalé dans tout le couloir et ira probablement se disperser dans le lycée, le collège, les salles de classe, les profs marcheront dessus, en ramèneront un peu chez eux, les enfants metteront les mains dedans, mettront leurs mains à la bouche, j'arrête là hein.
Bon au moins le passage est dégagé, l'infirmière emmène la gosse avec elle. D'un coup je me sens seule face à ce couloir vide. Et dégueulasse. Faut nettoyer. Bon je suis polyvalente, mais pas à ce point. Me voilà à la recherche d'un agent de service. Ah en voilà un !
- Bonjoooour ! (petit air chantant) Euuuh y'a eu un ptit souci à la file... (petit air innoncent) Y'a un peu de vomi par-terre et euh... (petit air ennuyé) On est embêtés parce que du coup on plus faire passer personne... (petit air malheureux).
- Et alors ?
- Ben j'me demandais si... (petit air charmant).
- La serpillère est dans le placard, là.
- Ah. C'est que... Bon... (petit air emmerdé). Faut que j'aille dehors surveiller hein, parce que moi vous savez, surveiller c'est mon boulot, oui en fait mon boulot c'est ça, je suis surveillante... (petit air idiot)
Regard noir, il empoigne son balai, il a pas l'air content. Mais il y va.
Il faudrait donc que je nettoie le vomi en plus ? J'vais voir si c'est dans le contrat ça. Merde alors.
