31 janvier 2008
Le lion
Quand le CPE juste après m'avoir dit bonjour, me sort "Faites gaffe, le proviseur a mangé du lion", je rigole un coup puis quand je vois que lui il rigole pas, je commence à me méfier. Ca sent toujours mauvais ce genre d'annonce. Et effectivement le proviseur était quelque peu foufou ce aujourd'hui.
Ca a commencé par un accès de parano pendant la récré. Comme à chaque fois qu'il mange du lion, il décide de surveiller la récré avec nous, comme ça il peut nous surveiller nous aussi. Il est malin. Et il passe son temps à nous engueuler. Moins malin.
- Eluise regardez ça, ce gamin a ses lacets défaits ! Vite ! Allez lui dire de les lacer !
Essayez de dire à un ado de faire ses lacets et vous comprendrez.
- Empêchez-les de courir !
Le 6e de base - un CM2 dégrossi en fait - a besoin de courir, il ne sait pas encore se déplacer autrement. Malheureusement.
- Mais pourquoi ils se tapent dessus ? Faites quelques chose !
Mais Monsieur, ils jouuuuuuent ! Il a rien compris lui.
- Collez-les ! Collez-les !
- Fous-moi la paix et arrête de dire des conneries.
Bon ça c'est la routine, quand il est en petite forme, qu'il mangé un lionceau. Mais aujourd'hui il a fait fort :
- Eluise ! Le portail ! Regardez ça, des élèves s'en vont !
- Euhhh, ben oui ils quittent...
- Vous êtes sûre ?
- Beeen... Non. Mais bon j'm'en doute. Parce que je suis futée.
- Vous êtes jeune, courez leur derrière et attrapez-les !
- Quoi ? Ca va pas la tête ?
- Vite vite ! Ils sont presque au portail ! Courez ! Vite !
Alors moi comme une conne je commence à courir, tout le monde me regarde parce que je sais pas courir vu que je cours jamais, mes bottes à talon elles apprécient moyen, mes cheveux volent dans tous les sens, je vois plus rien, je commence à perdre un poumon dans la bataille, putain il est encore loin ce portail, enfin j'arrive, je suis en sueur, je respire plus.
- Stop ! Stoooop arrêtez-vous ! Pitié !
Je vous laisse imaginer la tête des 3e, traqué par la pionne en furie, alors qu'ils rentrent tranquillou chez eux, obligés de sortir leur carnet de liaison et de me montrer leur emploi du temps. Ah oui, ils ont plus cours, ils quittent. Désolée. Mais bon j'fais mon boulot hein. Je retourne au proviseur foufou. Sans courir parce que faut pas pousser quand même.
- Alors ?
- Ben ils quittaient.
- Je suis sûr que non ! Vous êtes certaine ?
Il le fait exprès ou quoi ?
Quand il en a eu fini avec moi, il est allé se défouler sur des gamins qui ont eu des emmerdes avec un surveillante de la cantine, qui les aurait collés contre le mur et aurait menacé de les taper. Rah la la. Faudra que je lui demande pourquoi elle s'est pas lâchée. Bref les gamins se plaignaient, c'est inadmissible, depuis quand les surveillants ils nous tapent, elle est folle, faites quelque chose, on n'a rien fait, j'vais le dire à mon père... Alors le proviseur foufou, il est devenu foufoufou, il s'est mis à hurler, les yeux exhorbités, tout rouge, les cheveux dans tous les sens, en postillonnant :
- Ton père ? Ton père ? Mais est-ce qu'il te torche le cul ton père ? Hein ? Et ta mère ? Et ton cul ? Il est propre ton cul ? C'est toi qui le lave ? Ou ton père ? Hein ? Hein ? Il en est où ton cul ?!
Bon, euuuuh. Les gosses ils sont restés cois. Forcément, ils savaient plus quoi répondre. Ils ont eu peur pour de vrai. Et ça c'est inquiétant. Et moi j'étais pas contente.
Depuis quand quelqu'un d'autre que moi se permet de les martyriser nan mais oh ?
30 janvier 2008
Tirez à vue
Ca y est, j'ai dégommé Lucie, la nouvelle recrue. Mais elle l'a bien cherché.
De nature enjouée, rieuse, volontaire, motivée, Lucie fait le bonheur de notre petite équipe de surveillants. Le matin, c'est une joie de rencontrer ses cernes et le cendrier qui lui sert de bouche. A midi, un délice de la regarder traîner la savate dans la cour, le cou rentré dans le manteau, l'oeil vitreux, les bras ballants. Le soir, c'est un supplice de saluer cette réussite de la nature. Elle embellit nos journées de travail et celles de nos affreux. Mais le domaine où elle brille particulièrement, c'est dans ses relations avec les élèves :
- Moi je suis contre l'autorité, et puis je sais pas comment faire, j'suis pas prof hein.
Je vous l'ai déjà dit, je sais, j'me répète, mais avouez que c'est tellement magnifique que ça mérite de figurer à nouveau sur cet humble blog.
Du coup, quand Lucie elle surveille une perm', elle est tellement contre l'autorité que les profs qui font cours à côté sont obligés d'abandonner leurs affreux pour venir lui dire de tenir ses fauves.
- J'fais c'que j'peux hein, j'suis pas prof moi !
Mais là où ça devient vraiment rigolo, c'est quand on sait que Lucie passe et repasse le Capes d'espagnol. Elle souhaite être prof (à défaut d'être pionne à vie...). Ca fait peur hein ? Donc l'autre jour, quand les gamins du soutien scolaire me disent qu'ils ont des devoirs en espagnol, ben moi, je suis toute contente de les lui filer, elle va être contente que je me dis en toute bonne foi. Mais non, elle est pas contente. V'là que Lucie se met à traîner des pieds et à rechigner :
- Mais je suis obligée... Parce que bon...
- Ben non, mais bon tu veux être prof d'espagnol, t'es bilingue en théorie, c'est quand même toi la mieux placée pour les aider...
- Mouais, bof... Sinon on pourrait se mettre en perm' et puis bon, j'les aiderais ptêt...
Trop c'est trop non ?
- Bon écoute Lucie, quand t'auras envie de faire quelque chose ici, tu me préviendras.
La pauvre Lucie se décompose, son café lui en tombe presque des mains, elle me regarde d'un air outré, elle tourne les talons, embarque les gamins et je la vois plus. Du tout. De la journée. Lucie boude. Oui oui, c'est possible, on n'avait donc pas encore tout vu.
29 janvier 2008
Encart publicitaire
Y'a des gens qui saluent publiquement mon génie créatif - ce qui me fait odieusement gonfler le melon mais c'est comme ça que je m'aime - alors allez donc en prendre de la graine :
http://sirenemelusine.canalblog.com/archives/2008/01/24/7684421.html
Merci Mélusine !

28 janvier 2008
Discussions de filles
Quand Sibel et Eleonore sont en perm', elles aiment bien s'appuyer sur mon beau bureau et me regarder travailler. Au début je trouvais ça bizarre, je me sentais quelque peu observée, genre 1984 ou Loft Story mais maintenant je fais plus gaffe. Elles font partie du paysage. C'est même devenu rigolo. Je roule avec ma chaise à gauche et hop, comme les chiens elles tournent la tête à gauche. Vous savez, ces chiens-jouets qu'on met à l'arrière de la voiture et qui bougent que la tête. Ben pareil. Zoooou je reviens à droite, les deux têtes avec. Parfois je les feinte un peu, hop dégagé à gauche et glissade vers la droite suivie d'une diagonale arrière, et leurs petites têtes s'agitent, j'entends presque leur cerveau se cogner aux parois de leur crâne. Elles observent un silence religieux, face à tant de travail elles sont impressionnées forcément. Elles chuchotent pour se dire des trucs, comme on fait à l'église quand le curé il boit son vin. Parfois je les regarde et je souffle en fronçant les sourcils alors elles flippent, elles ont peur que je les prive du spectacle et elles se taisent direct. Trop marrant j'vous dis. C'est un peu mon fan-club. Alors de temps en temps je leur accorde quelques paroles, je réponds à leurs questions, je signe des autographes, faut pas frustrer ses fans. Un peu comme avec vous.
- Eluise t'es payée pour faire pionne ? 
- Ben oui, tant qu'à faire...
- Combien ? 100 euros ?
- A peu près !
Elles sont futées hein, elles ont vite compris.
- Moi aussi j'aimerais bien être pionne plus tard. Répondre au téléphone, faire des papiers, c'est cool ça.
Etrange image de mon job. Mais bon, je fais naître des vocations, c'est déjà ça.
- Tu sais, pionne c'est pas vraiment un métier d'avenir...
- Ah bon ? Tu veux faire quelque chose d'autre ?
Tant qu'à faire hein, parce que pour 100 euros...
Et puis parfois on parle chiffons, garçons... Je les laisse regarder les photos des garçons dans le trombinoscope, elles sont toutes contentes. Elles me montrent leur amoureux, il est trop canoooon, ah lui t'as vu la tête, trop moche, t'es conne, moi j'le kiffe.
- Eluise t'es mariée ?
- Ohé nan mais ça va pas la tête !
- T'as pas de mec ?
Elles hallucinent, elles sont outrées, l'incompréhension les envahit, elles se sentent défaillir. Elles ont de la peine pour moi. C'est-y pas mignon. Alors elles essaient de me remonter le moral :
- Ouah Eluise ils sont beaux tes ongles !
Futée la gamine.
- Ben oui, faut qu'elle soit belle si elle veut se trouver un mec.
Merci les filles. Sympa la solidarité.
26 janvier 2008
L'ami Sami
Sami il a une drôle de tête. De grandes oreilles décollées et une coupe au bol, avec une frange toute droite qui lui arrive pile au milieu du front. Ca lui donne un regard bizarre. Ses dents sont minuscules, et on les voit souvent, parce qu'il sourit tout le temps. Même quand on l'engueule. En fait il comprend pas bien le français, et il le parle encore moins bien, alors il sourit, ça fait diversion. Y'en a qui croient qu'il est un peu débile sur les bord, mais en fait il est juste très malin. Il court, il bondit, il est taquin, Sami.
Mais en ce moment il se promène avec une grosse marque sous l'oeil, un genre de mix entre une griffure et un bleu, long de 5 centimètres, un peu courbé, tout rouge.
- Ben Sami, qu'est-ce que t'as foutu ?
- Miaaaaaouuuu madame !
Quand je vous dis qu'il est taquin.
25 janvier 2008
Le chouchou d'la pionne
J'avoue, j'ai des chouchous. Pas beaucoup parce que je suis pas une fille sympa, mais voilà, Gomi, c'est mon chouchou. Gomi est en 5e, il arrive de Tchétchénie et de temps en temps il me raconte un peu sa vie d'avant et de maintenant, et souvent ça m'fait tout drôle parce qu'il me parle de bombes qui l'ont rendu sourd d'une oreille ou de comment il est arrivé en France y'a pas si longtemps. Moi mes problèmes sont plutôt liés à la relation de ma carte bleue avec les magasins ou à la situation de mes cheveux après la pluie, alors j'me sens un peu bizarre quand j'entends tout ça. Et du coup je chouchoute Gomi parce que je voudrais presque qu'il fasse du bruit et qu'il m'emmerde un peu en perm', ça me ferait moins bizarre. Parce que Gomi il est souvent tout seul. Il aimerait bien avoir des copains avec qui se battre et échanger des jeux vidéos, mais va savoir pourquoi, ça marche pas des masses. Mais Gomi au fond il s'en fout. Il zone dans la cour, les mains dans les poches, il sourit, il a l'air content. Il mange tout seul à la cantine. Ca va toujours bien. Parfois il fait des conneries, alors je suis obligée de l'engueuler. Une fois il a pleuré. Ca aussi ça m'a fait tout bizarre. Alors je le protège mais pas trop, parce que si ça se savait qu'il est mon chouchou, j'vous dis pas le bordel, il serait grillé dans tout le collège.
Et puis récemment j'ai compris que lui aussi il me protégeait, et ça m'a encore fait tout bizarre. J'engueulais tranquillou Julien qui filait des coups de pieds à tout le monde, et évidemment il écoutait rien, alors moi je montais le volume, je commençais à me péter la voix et le cerveau et il écoutait toujours rien et c'est Gomi qui m'a sauvée :
- Mais Julien arrête putain !
Et Gomi il m'a regardée comme moi je le regarde. Les yeux par-dessus ses petites lunettes, l'air sérieux, la casquette un peu de travers, les poings serrés. Julien a arrêté son bordel, il est resté un peu con sur ce coup-là, et il est parti. Gomi m'a fait un ptit sourire, le même que celui que je lui fais moi quand je le vois tout seul devant ses pâtes au beurre, et il est reparti zoner, les mains dans le dos.
Je crois que je suis sa chouchoute.
24 janvier 2008
Improvisation
Mme SVT a encore fait des siennes. Je crois que ça y est, elle me prend pour son assistante personnelle. Y'en a comme ça, ils ont des rêves de grandeur, que voulez-vous. La rumeur courait depuis quelques heures qu'elle allait avoir besoin d'un
surveillant, du coup je m'étais bien planquée toute la journée et paf elle m'a quand même gaulée au détour d'un couloir. Elle est fichtrement maline, pas prof pour rien. Et évidemment c'était encore un cours avec les 6e1, les Duracell. J'me demande si elle le fait pas un peu exprès. Alors bon moi je suis pas comme ça, et puis ces 6e je les aime bien, ils sont tout petits, tout rigolos. Direct, elle me met au parfum, même pas le temps de me remettre. Le principe : elle dédouble sa classe et elle m'en file une moitié. Le but : leur faire faire l'activité 11. Oui, pas de soucis, je lui réponds. J'étais distraite. Ou endormie. Tout d'un coup j'me réveille. Hein ?! Quoi ?! Une activité ? Un cours ? C'est quoi ce délire professoral ? Elle dépose son bordel sur le bureau et je me retrouve avec des graphiques, des questions, des dessins, des bêtes dessinées, des exercices, des livres, des fiches, tout un tas de bazar de SVT, heureusement que c'est que des 6e sinon j'vous dis pas comme je serais sacrément larguée. Et pfiou elle m'abandonne.
Me voilà donc dans le couloir avec ma moitié de 6e1, les bras remplis de papiers, les clés dans la poche, le café encore dans une main, la frange dans les yeux, les pieds dans l'écharpe, ah merde c'est pas la bonne clé, putain c'est pas non plus la bonne salle, et arrêtez voir de me parler que j'me concentre. Ayyyyé, allez ben rentrez maintenant au lieu de faire les clowns et toi lâche mon écharpe, merci j'ai vu qu'elle traînait par-terre.
A nouveau, ce fût ardu. Faut dire que même moi je comprenais pas les questions et pourtant sans rigoler j'ai fait des efforts. Mais finalement y'a Sophie qui nous a sauvés. Elle comprenait tout, elle soulignait tout bien avec son stylo rose, elle avait si méga bien centré le titre que j'étais presque jalouse, et elle faisait sa malin
e en donnant les réponses. Moi j'étais bien contente qu'elle le fasse j'dois dire. Du coup ils étaient contents les 6e. Je sais pas si Mme SVT sera aussi contente qu'eux. Mais qu'est-ce qu'ils sont reconnaissants.
- Eluise c'était géniaaaaal avec toi !
- Tu voudrais pas faire prof de SVT ?
- C'est toi qui fera cours maintenant ?
- Tu reviendras, hein hein hein hein.
- Si tu veux on pourrait demander que tu remplaces Mme SVT.
- De toutes façons elle nous aime pas.
Ils sont mignons hein ? Des amours ces 6e1.
23 janvier 2008
Masochisme
Mon collège fait partie d'une cité scolaire, il est rattaché à un lycée dans lequel j'effectue quelques heures par semaine. Autant dire : quelques rares moments de calme et de liberté dans la semaine, voilà qui me change sacrément du collège.
Le lycée compte pas moins d'une douzaine de surveillants et un immeeeense bureau avec deux ordinateurs, le luxe. Quasiment pas de permanence à surveiller puisque les élèves ont un foyer et une cafet'. La classe. Du coup, dans notre beau bureau de pions, on s'amuse comme des foufous. On joue aux cartes. On se maquille. On joue au ballon. On fait des dessins. On joue sur l'odinateur. On s'raconte des blagues. On boit des cafés. On mange. On fait une p'tite sieste. Le bonheur j'vous dis. Les élèves, on les voit quasiment pas, de temps en temps ils font une apparition au bureau, demandent le rouleau de PQ et hop ils s'en vont. Les cpe ont une absolue confiance en cette équipe de folie et on les voit pas souvent non plus. La liberté j'vous dis.
Parfois on a un p'tit coup de bourre, un devoir à surveiller, une convocation à apporter, mais étant donné qu'on est à six pour faire le boulot de deux, pas de quoi s'en faire. Et effectivement on s'en fait pas.
Et pourtant, à la rentrée, lors du renouvellement de mon contrat, on m'a demandé si je voulais continuer à travailler au collège ou si je préférais faire toutes mes heures au lycée, ben comme une crétine, j'ai choisi le collège. Parce que finalement les affreux bah j'les aime bien.
22 janvier 2008
Incohérence
Paul et Julien sont frères, le premier est en 4e, le deuxième en 6e. Les parents sont médecins, l'un est même prof à la fac. Ils habitent les quartiers chics. Ils portent toujours les vêtements qu'il faut, à la mode, avec des marques partout. Ils sont propres, leurs ongles sont bien coupés, leurs cheveux aussi. Ils ont chacun un téléphone portable dernier cri, un bidule avec un stylet. Leurs baskets, elles courent vite. Ils ont de bonnes notes. Le carnet de liaison est toujours bien signé. Les parents viennent aux réunions parents-profs. Les absences sont bien justifiées. Du bon boulot quoi.
Et pourtant je n'ai jamais vu des gamins aussi insupportables. Ils ne savent pas parler sans HURLER. Ils ne cessent de frapper, étrangler, emmerder leurs copains. Ils répondent insolemment aux profs. Ils trichent. Ils se moquent du monde. Ils sont mal élevés. Ils mangent comme des cochons. Ils balancent des bouts de pain sur les filles. Ils insultent tout le monde. Ils se prennent pour les rois du collège. Ils n'arrêtent pas une seconde leurs conneries. Ils sont dans tous les mauvais coups. De vrais chieurs. Tous les deux.
Moi y'a vraiment des choses que j'pige pas.
21 janvier 2008
Le mystère des colles
Lorsqu'un élève a fait son vilain, il existe tout un tas de trucs pour le "sanctionner" (non, on ne dit pas "punir", bande d'infâmes). On peut lui écrire une remarque dans son carnet de liaison "Elève vilain, voire très vilain, vient au collège sans cerveau et sans éducation". A faire évidemment signer par les parents. Chez certains élèves ça marche : rien qu'à l'idée d'avoir une remarque dans leur carnet, ils pâlissent, jurent, prient, pleurent, se repentissent. Un vrai succès. Mais chez d'autres, ça ne marche pas du tout. Une remarque de plus à leur collection déjà impressionnante, des parents qui ne savent pas lire, ou une capacité étonnante à imiter leur signature... Un échec cuisant.
Dès lors, on peut passer à la vitesse supérieure, la retenue. La sanction par excellence. Si on est sympa, on les colle un matin de 8h à 9h, ou un soir de 16h à 17h. But avoué : faire moyennement chier. Mais si on n'est pas sympa, comme moi par exemple, on les colle un mercredi après-midi. But : faire bien bien chier. Ce qui n'est sympa ni pour l'élève, ni pour les surveillants qui travaillent le mercredi après-midi puisqu'ils doivent avoir l'oeil sur la crème des affreux. Mais moi j'm'en fous parce que je travaille pas le mercredi après-midi. Les élèves, ils apprécient moyen ces heures supp', et leurs parents encore moins alors ils inventent tout un tas d'excuses : rendez-vous chez le médecin, le dentiste, cours de danse, doit garder le p'tit frère, a sa chambre à ranger, est malade, a ses devoirs à faire, doit aller à un anniversaire, avait prévu d'aller au ciné... Prenez-nous pour des cons, allez-y gaiement, quand y'a d'la gêne y'a pas d'plaisir.
Mais j'ai découvert récemment qu'aller en colle, y'en a qui aiment ça. Bizarre hein. Mais remarquez c'est logique, on convoque tous les affreux ensemble, alors eux ils sont contents, ils se retrouvent, et pour peu que le surveillant soit un tantinet gentil ou de bonne humeur, ou qu'il s'agisse de la nouvelle recrue sensationnelle qu'on se coltine, ça peut devenir carrément sympatoche. Ainsi y'en a qui se pointent en colle sans y être conviés, comme ça, j'passais dans le quartier alors j'suis venu voir mes copains, eh salut, comment ça va. Et vas-y que je discute, tiens j't'ai apporté des bonbons, devine c'que Paul m'a dit... Ouais c'est bon j'me casse !
Alors nous les pions on est bien emmerdés. Manquerait plus qu'aller en colle devienne un rendez-vous mondain. On essaie de pas coller les copains ensemble, mais c'est pas fastoche parce que souvent ils sont collés toutes les semaines, genre ils sont abonnés. On essaie d'être sévères, mais c'est quand même pas facile, et niveau menaces on est limités : "tu vas venir en retenue", sachant qu'il y est déjà, c'est pas terrible, peut mieux faire. Mais fait de son mieux.
Du coup, quand un gamin me dit, un lendemain de colle :
- J'étais en colle, c'était trop naze, j'suis deg, pourquoi tu m'avais collééééé ?
Un certain contentement me saisit. Enfin il a compris. Quelle éducatrice de folie je fais. La sanction a fait son effet. J'ai sauvé une âme des affres de l'enfer.
- Je sais combien c'est fâcheux de venir un mercredi en colle. Mais tu vois, maintenant je suis sûre que tu ne recommenceras plus, parce que tu as compris qu'à toute déviance correspond une sanction...
- Mais qu'est-ce tu dis ? C'était nul parce que y'avait pas d'ambiance ! D'habitude ça déchire !
Bon ben moi question sanction je repasserai. Et surtout je continuerai à ne pas travailler le mercredi.
