25 janvier 2008
Le chouchou d'la pionne
J'avoue, j'ai des chouchous. Pas beaucoup parce que je suis pas une fille sympa, mais voilà, Gomi, c'est mon chouchou. Gomi est en 5e, il arrive de Tchétchénie et de temps en temps il me raconte un peu sa vie d'avant et de maintenant, et souvent ça m'fait tout drôle parce qu'il me parle de bombes qui l'ont rendu sourd d'une oreille ou de comment il est arrivé en France y'a pas si longtemps. Moi mes problèmes sont plutôt liés à la relation de ma carte bleue avec les magasins ou à la situation de mes cheveux après la pluie, alors j'me sens un peu bizarre quand j'entends tout ça. Et du coup je chouchoute Gomi parce que je voudrais presque qu'il fasse du bruit et qu'il m'emmerde un peu en perm', ça me ferait moins bizarre. Parce que Gomi il est souvent tout seul. Il aimerait bien avoir des copains avec qui se battre et échanger des jeux vidéos, mais va savoir pourquoi, ça marche pas des masses. Mais Gomi au fond il s'en fout. Il zone dans la cour, les mains dans les poches, il sourit, il a l'air content. Il mange tout seul à la cantine. Ca va toujours bien. Parfois il fait des conneries, alors je suis obligée de l'engueuler. Une fois il a pleuré. Ca aussi ça m'a fait tout bizarre. Alors je le protège mais pas trop, parce que si ça se savait qu'il est mon chouchou, j'vous dis pas le bordel, il serait grillé dans tout le collège.
Et puis récemment j'ai compris que lui aussi il me protégeait, et ça m'a encore fait tout bizarre. J'engueulais tranquillou Julien qui filait des coups de pieds à tout le monde, et évidemment il écoutait rien, alors moi je montais le volume, je commençais à me péter la voix et le cerveau et il écoutait toujours rien et c'est Gomi qui m'a sauvée :
- Mais Julien arrête putain !
Et Gomi il m'a regardée comme moi je le regarde. Les yeux par-dessus ses petites lunettes, l'air sérieux, la casquette un peu de travers, les poings serrés. Julien a arrêté son bordel, il est resté un peu con sur ce coup-là, et il est parti. Gomi m'a fait un ptit sourire, le même que celui que je lui fais moi quand je le vois tout seul devant ses pâtes au beurre, et il est reparti zoner, les mains dans le dos.
Je crois que je suis sa chouchoute.
